A la découverte d'une petite main de l'Arche

Les communautés de l'Arche, créées en 1964 par Jean Vanier, sont des associations qui accueillent des personnes ayant un handicap mental et qui oeuvrent pour leur donner une place dans la société. La fédération internationale regroupe aujourd'hui 132 communautés, présentes dans 34 pays.

La perception du handicap dans notre société semble peu à peu évoluer à mesure que l'on reconnaît les richesses des personnes handicapées. Comme l'a déclaré Geneviève Fioraso, députée de l'Isère, lors de l'inauguration du nouveau foyer de l'Arche de la Tronche, «la personne handicapée est une chance pour notre société». En effet, c'est en mettant au coeur de notre société les personnes les plus fragiles que la vraie joie se révèle à nous.
Afin de mieux appréhender cette réalité, je suis allée à la rencontre de jeunes qui s'engagent pendant un an en tant qu'assistants dans un foyer de l'Arche. «Pourquoi 'perdre' un an de sa vie pour des personnes handicapées?», diront certains. En effet, il peut apparaître assez surprenant que des jeunes donnent un an de leur vie pour servir les personnes les plus fragiles.
J'ai pu recueillir le témoignage de Clémence, qui m'a fait découvrir la «vraie joie» que lui apportent les personnes handicapées au quotidien, même si les difficultés rencontrées ne sont pas non plus à nier.

La décision de s'engager au service des personnes handicapées
C'est à la suite d'études en philosophie que Clémence a voulu mettre en pratique de manière concrète toute la réflexion sur la personne humaine qu'elle avait pu mener. Un besoin de se confronter à l'altérité existait et c'est assez rapidement que l'Arche a été envisagé comme pouvant répondre à cette attente. En effet, Clémence avait pu lire divers ouvrages de Jean Vanier, le fondateur de l'Arche, et y avait découvert que ces foyers étaient un lieu «d'humanité véritable, où la rencontre avec la personne atteinte de handicap mental nous oblige à faire tomber les masques, et à advenir à soi-même dans le rapport à autrui.» C'est donc à travers Jean Vanier que Clémence a fait connaissance avec l'Arche. Elle fut d'ailleurs profondément touchée par ce grand homme, qui utilise « les mots ajustés à la réalité de notre être», c'est-à-dire par des termes à la fois beaux et riches, mais aussi par «la part de fragilité et de vulnérabilité à laquelle il nous faut faire place si l'on veut devenir ce que l'on est».

Le grand départ, en dépit de certaines appréhensions
Une fois la décision prise de vivre un an avec des personnes handicapées mentales, il a fallu mettre à exécution ce projet, même si une certaine méconnaissance du milieu du handicap éveillait quelques appréhensions. De plus, la vie en communauté «dans ce qu'elle peut avoir d'étouffant au quotidien» était également source d'une certaine angoisse. Toutefois, soutenue par sa famille, qui vit en cette expérience une excellente occasion de développer sa personnalité et son don de soi, c'est au début du mois d'octobre que Clémence prit le chemin de Chambéry.
Elle fut accueillie par tous avec «simplicité, joie et authenticité» et précisa: «Lorsque je suis entrée dans le foyer, toutes les personnes m’ont accueillie chaleureusement et simplement, comme si j’étais chez moi.» C'est sans doute cette simplicité et cette spontanéité qui caractérisent le plus les personnes atteintes d'un handicap mental.

Une vie communautaire bien rythmée
Son foyer est constitué de 8 personnes handicapées, qui ont toutes des «richesses particulières» de par leur histoire et le caractère unique qu'a tout être humain. Les assistants sont au nombre de 5. Ayant voulu savoir comment s'organisait concrètement la journée d'un assistant, Clémence me répondit: «A 8h il y a le lever des personnes, suivi de l'accompagnement au petit déjeuner, avant de faire la toilette du matin. A 9h, les personnes partent à l’atelier jusqu’à midi. De 9h à midi, nous sommes donc chargés du ménage, repassage, courses, etc. C’est le temps où nous faisons vivre le foyer, tout simplement. Entre midi et deux, les personnes rentrent pour le déjeuner et nous passons donc ce temps avec elles. L’après-midi, après deux heures de pause personnelle, nous nous remettons aux tâches quotidiennes, avant de retrouver les personnes à 17h qui rentrent de l’atelier. C’est ensuite un moment où nous prenons du temps avec les personnes, soit individuellement lors des douches ou du ménage des chambres, soit communautairement dans le salon où nous pouvons jouer, nous raconter notre journée. A 19h, nous avons une prière communautaire qui nous rassemble pour ceux qui le veulent quotidiennement. Puis, nous avons le dîner et le coucher échelonné jusqu’à 21h30.» C'est donc une vie communautaire, mais aussi de simplicité qui est vécue au quotidien par les assistants. Malgré les apparences, ce qui est vécu à l'Arche n'est pas un long fleuve tranquille, car les activités «extra-ordinaires» ne manquent pas, comme me le confirma Clémence. Depuis son arrivée, son foyer a fêté les 10 ans de leur communauté de Chambéry. Ils se sont également rendus à l'inauguration de l'Arche à Grenoble (La Tronche), sans oublier l'envoi d'une petite délégation de leur foyer dans la nouvelle fondation de Grasse et une belle journée passée à Tamié.

La richesse de la vie en communauté
En outre, Clémence me partagea son émerveillement devant la communauté. Plus précisément, elle m'indiqua qu'avec tant de différences, les différents membres du foyer sont appelés à vivre ensemble, avec leur histoire personnelle, leur propre identité, leur éducation et leurs handicaps. Elle constata avec réalisme: «tout pourrait être source de tensions et pourtant, ce sont précisément ces différences qui nous unissent et nous rendent plus forts.» Belle leçon me semble-t-il dans un monde où l'on ne cesse de rechercher la perfection de l'être humain (notamment à travers les manipulations génétiques), mais aussi de gommer les différences, qui pourtant peuvent être sources de joie et d'enrichissement réciproques.

L'existence de difficultés malgré tout
Toutefois, il ne faudrait pas tomber dans un certain angélisme naïf. En effet, les difficultés ne sont pas inexistantes à l'Arche, mais il me semble que c'est davantage la manière de les appréhender qui permet de les vaincre. Clémence me partagea que le plus lourd à vivre était probablement son incompréhension devant certaines réactions des personnes handicapées ou bien encore leur imprévisibilité. Elle ajouta: «J’arrive avec des schémas et des normes qui ne sont pas les leurs, et je me sens déplacée dans mes repères.» Elle constata également qu'il «est difficile de discerner la responsabilité de la maladie». De fait, tout acte déplacé de la personne handicapée ne peut être balayé sous prétexte de sa maladie. Il faut toujours laisser une marge de progression (conséquence d'un regard d'Espérance sur la personne) tout en intégrant la pathologie.

La personne handicapée, une «chance pour notre société»
Cependant, même si Clémence n'est à l'Arche que depuis deux mois et demi, elle pressent les richesses que les personnes handicapées ont à lui apporter. Elle me précisa: «Ce que j’aperçois est un grand sens de la relation authentique, une manière de nous dévoiler notre vulnérabilité et notre identité, et combien ces personnes sont des guides pour nous faire descendre de la tête au cœur. La personne handicapée nous conduit à accepter l’autre – et moi-même! – dans sa part plus ténébreuse, et à aimer cette faiblesse.» Non seulement son regard a changé sur la personne handicapée, mais en plus, elle considère désormais que la «société n'est bonne et authentique que si elle s'adapte au plus faible, si son souci est que chacun de ses membres ait tout ce qu'il lui faut pour vivre de manière digne et noble.» En ce sens, nous pouvons dire que la loi du 11 février 2005 intitulée «loi pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées» a fait un grand pas social pour intégrer davantage les personnes autres. Peu à peu, nous commençons à percevoir que la fragilité de ces personnes est véritablement une richesse importante pour notre société, car elle laisse la place à l'Autre dans la relation. Le poète libanais, Gibran Khalil Gibran, écrivait d'ailleurs: «L'esprit, maître de la terre, ne reposera en paix sur le vent, tant que les besoins des plus petits d'entre nous n'auront pas été satisfaits.»

Petite proposition...
Finalement, à ceux qui hésitent encore à consacrer un an de leur vie au service des personnes handicapées, Clémence nous dit «qu'il faut que la décision vienne du coeur» et elle pense qu'il n'y a pas de plus radicale école de vie que l'Arche; en somme un «condensé de vie»! Elle ajouta: «Nous sommes dans une société de l’apparence, il est grand temps de revenir au cœur, d’aimer l’autre en toute circonstance, de l’aimer dans sa faiblesse et de laisser advenir sereinement le côté plus obscur de chacun, pour qu’il soit transfiguré dans la lumière d’un amour qui espère tout.»

Pour approfondir, voici quelques ouvrages de Jean VANIER...
La Communauté, lieu du pardon et de la fête, 1979
Toute personne est une histoire sacrée, 1994 
-Accueillir notre humanité, 1999
Recherche la paix, Le Livre ouvert, 2003

Site internet
http://www.arche-france.org

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